33/2017 : Au cœur des ténèbres

(Joseph Conrad)

ConradIl est des textes qui planent, fantômatiques, au-dessus de la littérature : on rencontre des évocations dans d’autres textes, chez d’autres auteurs ; à force, on les identifie comme une source mythique, un passé glorieux. Il faut alors quérir ce texte et le lire, comprendre d’où vient cette présence.

« Au cœur des ténèbres » est une nouvelle, mais elle a la densité d’un roman. C’est un voyage, le long d’un fleuve, dans l’Afrique la plus noire. Un voyage d’un capitaine de navire embauché par une de ces tentaculaires sociétés des siècles passées qui mélangeaient allègrement domination politique, influence colonialiste et intérêts financiers. Il est chargé d’amener un équipage vers un homme en particulier, qui assure la richesse de la compagnie : il s’appelle Kurtz. Il fait parvenir plus d’ivoire qu’aucun autre agent de la compagnie. Mais il est là bas, seul. Il est une énigme.

Le capitaine Marlow se retrouve bientôt fasciné par cet homme qui ressemble à une légende. Et développe l’obsession de le rencontrer. De voir si l’homme est à la hauteur du mythe. Pour découvrir dans une cahute en territoire indigène un homme que la folie semble avoir consumé, et qui expiera une folie des grandeurs, de l’isolation et de l’aliénation dans une mort vaine.

Il y a une incroyable lourdeur dans ce texte, dans le bon sens du terme : une ambiance que des mots ardus évoquent avec talent, dans un récit exigeant et littéraire. Pas facile de suivre les méandres d’une histoire qui fait la part belle aux témoignages imbriqués, aux rumeurs lointaines, aux conflits d’intérêt. Mais on comprend mieux pourquoi ce texte a marqué de si nombreux auteurs, jusqu’à Coppola qui en a fait la trame psychologique de Apocalypse Now : cette même isolation qui rendait fou le personnage de Marlon Brando, le Kurtz du Vietnam.

 

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32/2017 : Une mère

(Alejandro Palomas)

UneMereJe ne lis pas souvent des ouvrages espagnols, celui-ci m’a été soufflé par une bonne âme qui désirait fonder un club de lecture sur Colmar… tentative hélas vouée à l’échec, comme la suite l’a démontré.

« Le roman qui a enflammé l’Espagne » dit la quatrième de couverture, et je me permets une fois de plus d’adresser aux éditeurs cet avertissement : si vous survendez un livre, vous risquez de braquer contre vous les lecteurs méfiants comme moi… En l’occurrence, le livre est bon, mais ce n’est tout de même pas un chef d’oeuvre littéraire ! En tous cas, l’assertion éditoriale n’est vraie que si l’on considère que Marc Lévy enflamme la France, ce qui en dit long…

Mais revenons au livre : un soir de nouvel an, un mère de famille parvient enfin, à force de ruse et de petits mensonges, à rassembler tous ceux qui comptent pour elle autour d’un repas familial. Il y a le fils un peu raté, qui est aussi le narrateur, hypersensible, homosexuel et récemment solitaire qui a fini par emménager avec sa mère pour des questions pratiques. Puis la fille autoritaire, colérique, bouillante, toujours prête à exploser comme une cocotte minute surchauffée. L’autre fille, aussi, homosexuelle et effacée dans un couple déséquilibré qui a finalement le plus de chances de tenir. Et pour finir, un frère, haut en couleur, baratineur, brillant en surface, tendu à l’intérieur. Comme on s’en doute, la rencontre de toutes ces personnes et l’évocation des derniers développements dans leurs vies est la cause d’une soirée agitée, chaotique, burlesque.

Bien sûr, l’humour est omniprésent, mais le spectacle sait, à intervalles réguliers, s’effacer pour revenir à l’émotion, pour cimenter les relations entre les personnages, expliquer les causes, créer des singularités où le temps semble s’arrêter autour d’une vérité soudainement révélée, une petite apocalypse. Le livre tient essentiellement autour de la personnalité de la mère : une personne qu’on ne peut s’empêcher de trouver irritante par moments mais à qui on pardonne tout car elle est justement ça : une mère, forcément aimante dans l’imaginaire universel, forcément forte quand il s’agit de ses enfants, même si dans tous les autres domaines elle se révèle naïve et influençable.

La lecture est très agréable et on reconnaîtra forcément des archétypes, des nœuds de problèmes récurrents et banals. Mais on repérera aussi un peu les artifices, la répétition d’une structure quand, à la fin de chaque partie, la mère redevient la sainte, quand elle est capable de comprendre ses enfants comme jamais et que les enfants en sont confondus, l’un après l’autre, de tant de sagacité. S’il n’y avait pas ces artifices de constructions, cette logique que l’on décrypte facilement (l’incident, puis le contexte dévoilé, puis la crise, puis la conclusion, et cela trois fois de suite) le livre serait une réelle réussite. Mais on passe un bon moment, et certaines scènes sont réellement émouvantes. Ce n’est que parce que je sais qu’il ne manquait que peu pour que le livre soit excellent que je suis un tout petit peu amer au moment d’en parler…

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31/2017 : Les trois cartes

(Stephen King – La Tour Sombre 2)

TroisCartesComme j’étais lancé et qu’il me restait du temps avant la sortie du film, j’ai encore lu rapidement le tome 2, bien décidé à revivre le passage à travers la saga jusqu’au bout dans les prochains mois. Changement de registre : ce livre, écrit plusieurs années après le premier, contient beaucoup plus de ce qui fait la spécificité de King dans sa forme narrative.

Plutôt qu’un seul livre, on pourrait voir ce tome 2 comme un assemblage de trois novellas distinctes qui se réunissent par la force des choses dans les sections du livre appelées « Brassage » et qui servent de glu entre les textes. Chacune de ces parties est centrée sur un personnage, une des trois « cartes » que Roland est appelé à tirer alors qu’il délire de fièvre sur une plage, au bout du monde. Trois « cartes » qui sont autant de portes sur un autre monde, le nôtre, à différentes époques.

La première carte est Eddie. Junkie, il est grande difficulté alors que son rôle de passeur de drogue est sur le point d’être révélé au beau milieu d’un avion. Mais la vie de son frère, arnaqueur, vaurien, mais aimé, dépend de la bonne livraison de la poudre. Avec l’aide de Roland, Eddie va s’en sortir. Mais à quel prix ? Puis, c’est Odetta Walker, une femme noire, riche, en fauteuil roulant. Sauf que Odetta n’est pas seule dans sa tête. Bientôt, il y aura encore une personne en plus : Roland. Cette intrusion déclenchera les pires crises chez la jeune femme handicapée. Des crises qui mettront en danger la vie du pistolero et d’Eddie. Mais c’est la troisième carte qui est la plus mystérieuse : ce n’est rien d’autre qu’une nouvelle incarnation de l’homme en noir… L’homme en noir, qui avait averti Roland : les trois cartes sont importantes pour la suite de la quête du pistolero. Mais peut-on vraiment sauver son ennemi pour compter sur lui ?

C’est le King de la construction de personnage qui s’exprime dans ce second volume : chacune des trois cartes emporte avec elle son univers, son passé, un contexte qui explique la psychologie du personnage mais aussi ses gimmicks, ses phrases, ses attitudes… Et le talent de King trouve des liaisons entre les trois textes, des oppositions, des connexions, transformant ces trois récits en un tout cohérent et apaisé. Dans ce second tome se constitue le Ka-Tet, le « groupe » qui entamera réellement la quête de la Tour Sombre… Bien que celle-ci reste encore un peu en arrière-plan, elle finira pas devenir plus précise dans le tome suivant.

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30/2017 : Le pistolero

(Stephen King – La tour sombre 1)

pistoleroAvec la sortie du film cet été, j’ai eu envie de relire au moins le début de l’histoire de la Tour Sombre, un cycle qui m’avait fasciné à la première lecture. Pourtant, le premier volume avait glissé dans mon souvenir du rang de livre intéressant à livre très moyen, aidé en cela par l’avis collectif, cette espèce de rumeur qui fait que tout le monde finit par s’accorder par le bas sur une opinion. Du coup, je m’attendais à une relecture où les défauts me sauteraient à la figure rendant ma progression difficile. Il n’en a rien été.

J’ai du mal à comprendre ce qui est reproché au plus court livre de la série, qui en est aussi son introduction, j’ai presque envie de parler de préface… Bien sûr, ceux qui s’attendaient à des réponses dès le premier livre en sont pour leur frais : dans « Le pistolero », nous croisons pour la première fois Roland, le personnage principal de la saga. Et Roland pourchasse l’Homme en Noir, dont le rôle et l’identité sont encore flous. Tout au plus arrive-t-on à comprendre qu’il représente l’essence du mal, qu’il a un rapport avec Tour Sombre, cet édifice mythique. Et qu’il fait partie du passé de Roland qui ne sera qu’esquissé.

L’histoire se poursuit sans annonces : un événement survient, puis un autre, puis un autre, jusqu’à une confrontation qui ne se déroulera pas comme espéré. Et au milieu de tout ça apparaît de nulle part Jack, un enfant de New York, qui pose tout de suite un des éléments de la saga : les mondes sont poreux et interconnectés.

Alors oui, l’auteur fait du concept-dropping : des tas d’éléments sont évoqués en une phrase, ne sont pas expliqués et frustrent le lecteur (mais je sais que tout prend un sens dans la saga). Oui, l’auteur se contente d’une succession de scènes où les personnages sont en ombres chinoises, mais il rejoint en cela tous les auteurs de cette période… Il n’en reste pas moins que « Le pistolero » est le récit d’une confrontation stérile, une opposition entre deux principes, induits pas un troisième qui reste encore dans l’ombre. En cela, il s’agit d’une histoire archétypale, mâtinée de western, de fantasy et de fantastique. C’est l’histoire de choix douloureux à opérer, de responsabilité, de quête. C’est en essence tout le reste de la saga, condensé en une introduction brève et factuelle.

C’est, in fine, un roman sous-estimé, mais bourré de qualités pour qui sait regarder selon la bonne perspective.

 

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26-29/2017 : Le cycle de Merlin

(Roger Zelazny)

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Le cycle de Merlin est composé de :

  • Le sang d’ambre
  • Le signe du chaos
  • Chevalier des ombres
  • Prince du chaos

Qu’on me pardonne de ne faire qu’une fiche pour quatre livres, mais à la réflexion, il serait difficile de faire autrement. Ces ouvrages qui constituent la suite du cycle de Corwyn (qui contient l’essentiel de ce qu’il faut lire dans l’univers des Princes d’Ambre) forme un ensemble tellement « cohérent » (les guillemets s’expliqueront !) qu’ils seraient sans doute publiés en un seul volume s’ils étaient présentés aujourd’hui, compte tenu des normes du moment sur les inévitables « pavés » que sont devenus les romans de fantasy.

Merlin est le fils de Corwyn et de Dara, une personne issue des cours du chaos que nous découvrions à la fin du dernier cycle et qui marquent les polarités de l’univers d’Ambre. Comme son père, il passe beaucoup de temps sur l’ombre-Terre tout en faisant l’objet de tentatives d’assassinat à jour fixe dans lesquels se trouve toujours impliqué son meilleur ami, Luke. Dans une ouverture tout à fait prodigieuse, l’auteur nous donne un aperçu du quotidien de Merlin dont les péripéties des trois premières pages rempliraient allègrement plusieurs volumes chez un auteur plus glyphomane. Chez Zelazny, les choses vont vite, très vite : les quatre livres ne pèsent chacun que 250 pages… mais hélas, la rapidité du démarrage va soudainement s’enliser dans une sur explication cyclique des événements : à force de revenir pour donner un autre éclairage aux différentes scènes, le cycle n’en finira plus de transformer des certitudes en soupçons, des soupçons en certitudes et cela, plusieurs fois de suite pour le même élément.

Si le premier cycle était ordonné et maîtrisé, on sent bien l’influence du chaos sur ce second cycle, qui ne connaîtra d’ailleurs pas de fin car l’auteur mourra avant d’avoir achevé son travail. L’aurait-il pu ? C’est la question que je me suis posé à de multiples reprises : si ce cycle approfondit la mythologie d’Ambre et rajoute en particulier de nombreuses informations sur les cours du Chaos et la nature des vrais pouvoirs, on sent que l’auteur est souvent en roue libre et ne sait pas trop dans quelle direction il va aller. Bien sûr, l’essentiel de la série consistera à montrer l’ascension de Merlin vers un pouvoir qu’il ne désire pas, la couronne d’Empereur des Cours, mais le trajet est incohérent et illogique. Le personnage ne cesse de repousser à plus tard des investigations essentielles pour se consacrer à des intuitions qui se révèlent vaines, jusqu’à ce que le sérieux de celles-ci gonfle à nouveau, le faisant abandonner séance tenante cette direction du récit pour soudainement se consacrer à un autre point. Comme si Zelazny, ne sachant trancher, laissait des problèmes en suspens pour y revenir quand il aura décidé d’une explication au mystère préalablement soulevé.

Cette façon d’écrire jette un voile douteux sur la cohérence du récit, et on en vient à repérer les facilités, les maladresses : les pouvoirs des personnages sont fluctuants, certaines choses sont possibles à un moment, impossibles à d’autres, sans que l’explication fournie soit convaincante. Ainsi, là où le premier cycle établissait des « lois » de l’univers d’Ambre, ces quatre tomes les détruisent et les rendent impossibles : on découvre que les personnages du premier cycle en savaient déjà bien plus long sur ce qui se passe après, sans que l’auteur nous explique pourquoi diable ils ont alors accepté d’être abusés par ce qui se passe avant !

Dans cette confusion, le capital sympathie s’érode vite. Et ce second cycle n’est décidément à conseiller qu’à ceux qui cherchent à en savoir plus sur Ambre, sans que le résultat ne soit garanti. Pour les autres, je ne peux que conseiller de s’arrêter aux 5 premiers livres qui forment un tout de bien plus haute tenue et mérite de rentrer au panthéon de la SF. Le second cycle semble être davantage l’oeuvre d’un auteur convaincu de continuer une série qui trouvait un bel achèvement dans le tome 5… Personne n’est parfait !

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25/2017 : Légendes du Mythe de Cthulhu

(Frank Belknap Long, Clark Ashton Smith, Robert E. Howard, Robert Bloch, Henry Kuttner, August Derleth, J. Vernon Shea, J. Ramsey Campbell, Brian Lumley, James Wade, Colin Wilson)

Lovecraft1Le premier tome des trois volumes consacrés à Lovecraft dans la collection Bouquins contient un petit florilège de textes se situant dans l’univers créé par le maître de Providence et écrits par des admirateurs, amis ou simplement suiveurs de l’auteur. Ces textes y sont regroupés sous l’appellation « Légendes du Mythe de Cthulhu » et il s’agit clairement d’une anthologie, qui ne fait qu’effleurer l’ensemble des textes produits de la sorte.

L’inégalité du recueil est à l’image de ce que Lovecraft aura suscité : on y trouve des textes extrêmement intéressants, poétiques, presque abstraits. Et d’autres qui ne peuvent pas être qualifiés de réussites. Sans surprise, c’est Brian Lumley dont j’ai déjà pu dire tout le mal que je pense par ailleurs, qui signe les plus mauvais textes. Quand aux meilleurs, difficile à dire : certaines des nouvelles sont une pure copie lovecraftienne qui relève de l’hommage. D’autres s’éloignent du style en conservant l’ADN de l’univers : son étrangeté, l’insignifiance de l’homme et la peur face à ce qu’il reste à découvrir de son destin. « On rôde dans le cimetière », de J. Vernon Shea, a ma préférence pour l’ambiance légèrement onirique, son faux calme alors que s’agitent dans l’ombre les forces indicibles. Les écrits de Bloch sont très efficaces et cinématographiques. Pas étonnant pour quelqu’un qui aura travaillé pour Hollywood. « Ceux des profondeurs » de James Wade est délicieusement malsain et détourne les codes, c’est peut-être une des meilleures histoires du recueil. Les textes de Howard sont pulp, comme il faut s’y attendre. Quand à Derleth, on y voit surtout son obsession de classification et d’organisation du Mythe de Cthulhu qui le mènera à des dérives un peu ridicules, en particulier ses classements élémentaires des entités.

Il y a à boire et à manger dans ces textes, dont peu sont vraiment mauvais. Dans la plupart, on trouve bien l’ambiance effrayante et érudite de l’univers du Mythe. Certains innovent. D’autres polluent. Cela fait cependant une excellente continuité de lecture une fois qu’on a épuisé les nouvelles parfois pénibles de celui qui fut à l’origine de Cthulhu. Et on n’a pas encore sombré ici dans les dérives commerciales qui feront vendre des recueils médiocres par la suite. A part pour Lumley, on est encore ici dans le cercle des respectueux, pas des exploitants. Et quelque part, j’imagine que c’est même pour le cas de Lumley, d’ailleurs, sauf que le résultat est risible. A lire, donc, pour parfaire son exploration du Mythe et de ses thèmes.

24/2017 : Soumission

(Michel Houellebecq)

SoumissionAprès tout le battage médiatique autour de ce livre et ses soi-disant polémiques, j’avoue que j’étais réticent à me lancer dans sa lecture. Et si cet ouvrage était celui qui me ferait douter de Houellebecq et de son talent de romancier ? Et si j’y trouvais des choses effectivement révoltantes ? Et si Houellebecq se révélait être raciste et con ? Après avoir goûté ses autres analyses de la société, je craignais d’ouvrir ce livre précis.

Ma conclusion : les gens sont cons. Les médias sont cons. Les polémistes sont cons. Je ne comprends tout simplement pas ce qui, dans cet ouvrage, est choquant, réactionnaire, problématique. L’histoire même n’est pas connue : on évoquait à l’époque le contexte politique de cette uchronie, mais on n’a pas parlé du personnage central, cet universitaire perdu, cet homme sans boussole, sans envies réelles, sans saveur qui se trouve promené dans un monde qui a légèrement changé.

Evidemment, le contexte est essentiel : dans cette version, un parti musulman se retrouve à faire alliance avec un autre parti pour en contrer un troisième. Et se retrouve au pouvoir, à obtenir de ses partenaires désireux de partager les postes disponibles, des compromis islamo-compatibles qui altèrent lentement la société française. Où est le scandale ? Il faut vraiment faire partie de l’establishment français pour ne pas voir que les partis sont prêts à toutes les compromissions si tant est que cela sert leurs portefeuilles. Il faut vraiment être aveugle pour ne pas se rendre compte qu’un plan-com bien maîtrisé avec la complicité des médias peut permettre de rendre présentable n’importe quelle alternative : Houellebecq offre au parti islamiste dans son livre le même traitement qui a été affecté au FN. Il faudrait être naïf pour croire que la politique ne change pas les moeurs, qu’en fonction de la tendance au pouvoir, les homosexuels, par exemple, sont plus ou moins traités ou que la peine de mort est plus ou moins acceptable. Enfin, il faut une bonne dose de déni pour ignorer l’existence des religions et leur influence sur la société, et je parle ici de la religion catholique en France, omniprésente chez les politiciens de droite, malgré tout cri de laïcité.

Le récit de Houellebecq est une fois de plus saisissant : il déroule une société miroir, une autre possibilité, qui n’est pas plus ou moins probable que l’improbabilité Macron (ou comment faire oublier que le libéralisme est une saloperie trop ancienne à force de se prétendre nouveau). Mais une fois de plus, il projette dans ces questionnements monsieur tout le monde, cet individu si neutre, si inutile, si indécis. Et montre que si le contexte peut exister tel quel, c’est aussi à cause de ces personnages que Houellebecq met en scène inlassablement. Ces gens sans passions, ou avec des passions égoïstes, qui laissent la société aux mains de ceux qui veulent le pouvoir. Et Houellebecq ne dit pas que ces inutiles doivent agir, car ils tomberaient simplement dans la situation où ils deviennent dangereux. Houellebecq est un anarchiste : il sait que la politique corrompt. Il sait qu’il ne peut rien sortir de bon de la façon dont la société est menée.

Alors apparaît le vrai clivage qui fait réagir aussi bien les progressistes qui hurlent au conservatisme de l’auteur que les conservateurs qui fustigent la bousculade de chaque nouveau roman : Houellebecq, avec beaucoup de malice, leur dit qu’ils sont nuisibles et amènent naturellement ce qu’il faut redouter : le pouvoir et le désir. Alors oui, ce sont eux qui sont visés, ces polémistes, ces médias, ces politiques. Pas étonnant qu’ils n’aiment pas Houellebecq…

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