09/2017 : Au bout du labyrinthe

(Philip K. Dick)

DickRetour épisodique vers Philip K. Dick avec un autre de ces romans illusoires, « Au bout du labyrinthe ». Plusieurs individus y sont envoyés dans une mission de colonisation vers une planète nouvelle. Par qui ? Une sorte d’administration religieuse, à la cosmologie complexe, mais mettant au centre une divinité par laquelle on peut communiquer au travers de ses incarnations, au nombre de quatre, qui chacune se présente sous un jour différent et représente un aspect précis de la divinité.

Mais peu importe : cette croyance dirige l’univers, et suite à une prière, les colons ont été réaffectés. Hélas, dès leur arrivée, des choses étranges se passent : la planète est habitée par des « édifices » semi-vivants, qui passent leur temps à dupliquer des objets qui peuvent s’avérer dangereux. Et comme si cette adversité plus qu’étrange ne suffisait pas, voilà que les colons sont assassinés les uns après les autres… Rapidement, la paranoïa s’installe : y’a-t-il un assassin parmi les membres de cette colonie, ou le danger vient-il d’ailleurs ? De ces mystérieux édifices, par exemple, que chacun perçoit différemment. Ou alors, de l’extérieur, de cette humanité qui les a envoyé ici ? Et pourquoi tous les envoyés sur cette planète semblent-ils avoir une tare psychologique majeure ? Est-ce un hasard ?

On le comprend, Philip K. Dick entraîne une fois de plus le lecteur dans un labyrinthe… Hélas, celui-ci se révélera un peu trop facile dans la mesure où l’auteur semble changer de braquet sans arrêt jusqu’à une conclusion qui est certes intéressante et dérangeante, mais ignore en grande partie la construction du mystère des pages précédentes. La présence massive du charabia mystico-religieux est aussi assez lourde, sans grand intérêt si ce n’est, comme le précise le romancier dans sa préface, qu’elle est née des élucubrations éveillées de son imagination et des discussions avec un ami.

Au final, l’assemblage passe mal : environnement artificiel, thèmes plaqués, mystères qui n’ont pas besoin d’être expliqués et personnages à peine travaillés… Pas le meilleur des K. Dick, je trouve, même si de toute évidence, on y retrouve sa « patte ».

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08/2017 : Train d’enfer pour Ange rouge

(Franck Thilliez)

51qy5unmwql-_sx303_bo1204203200_L’auteur prévient dans la préface : c’est un aller simple pour l’enfer qu’il nous propose, après avoir lui même souffert (et j’imagine assez bien à quel point) pour livrer ce premier récit, qui n’est pas exempt de défauts, mais qui lorgne furieusement du côté de l’ambiance d’un film comme Seven…

Le commissaire Sharko se retrouve à gérer une scène de crime particulièrement atroce : un assassin froid comme la glace a suspendu le corps nu d’une femme à des dizaines de cordes terminées par des crochets. Sa tête tranchée réorganisée de la plus cruelle façon pour être en quelque sorte spectatrice de son propre supplice. De là, l’enquête révèle que la victime n’est pas un cas isolé, qu’un tueur, quelque part, applique les pires tortures par sadisme et par jeu. Le serial-killer, en digne représentant de son espèce fiction-née, jouera avec la police, tantôt chat, tantôt souris, et entraînera derrière lui un flic au bord de la folie…

Dire qu’on va loin dans l’horreur est un euphémisme… entre la plongée dans les milieux BDSM extrêmes, un détour vers le snuff-movie, les séquences de tortures sont pour l’essentiel insoutenables, et j’imagine qu’écrire ces horreurs n’a guère été simple. Du coup, on arrive directement aux défauts du livre : une surenchère permanente, une façon de démultiplier les standards du genre. On est dans une construction quelque peu artificielle, où les recettes habituelles du genre sont utilisées mais poussées à un degré extrême. Du coup, on n’y gagne pas tellement en implication psychologique, mais on subit une sorte de nausée face à un voyeurisme pervers dans lequel l’auteur nous entraîne.

Il s’agit du premier roman de Thilliez, et j’ai effectivement l’impression que l’ouvrage est une introduction, un brouillon. Par la suite, l’auteur diminuera le nombre de ses envolées lyriques qui, ici, alourdissent parfois le récit, et tendra davantage vers l’horreur psychologique, avec plus de succès. Le fait que les ficelles sont aussi plutôt visibles (j’avais une option sur le bon suspect dès le premier quart du livre, simplement par déduction des « recettes » utilisées) et un peu artificielles par moment n’aide pas non plus à une plongée en apnée dans le récit.

Cela reste un très bon roman dans le genre « thriller » avec en sous-genre « tueur en série », mais je préfère le Thilliez plus subtil dans ses intrigues.

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07/2017 : Le flouze

(Ed McBain)

51gdgk5krkl-_sx325_bo1204203200_Suite de la série du 87ème district avec ce premier roman du tome 5 de l’intégrale chez Omnibus… jusqu’à présent, il m’était arrivé de signaler que les intrigues de Ed McBain étaient intelligentes, mais souvent simples, et que l’élucidation du mystère reposait souvent, comme dans la vraie vie sans doute, sur le hasard. Et voilà l’inévitable contre-pied de l’auteur pour me faire mentir !

Le flouze est un scénario complexe, qui semble aller dans de nombreuses directions. Tout commence par un incendie criminel d’un stock de petits animaux en bois, dont le propriétaire a du mal à récupérer l’argent de l’assurance en raison de l’indétermination de l’enquête. De fil en aiguille, l’enquête que Carella et Hawes reprennent parce que les précédents enquêteurs sont en congés les mènera à buter dans un premier cadavre, puis dans toute une série de cadavres… Une vraie piste tandis que quelqu’un semble décider à refroidir les pistes !

Forcément, le titre l’indique, le cœur de l’affaire est une histoire de gros sous, mais l’intrigue devient d’abord extraordinairement complexe avant de se simplifier dans les dernières pages. Une fois de plus, Ed McBain parvient à maîtriser son texte avec un talent fameux, sans se perdre dans des centaines de pages. Sa concision emporte aussi mon suffrage, tant il est vrai que d’autres auteurs se perdent parfois dans des bavardages inutiles.

L’introduction d’un nouveau personnage (peut-être récurrent ?) en la personne de l’inspecteur Weeks, une sorte de Dirty Harry, bosseur, efficace, mais désespérément raciste (ou à tout le moins misanthrope) permet des scènes intéressantes, pour montrer une fois de plus que le monde est une sacré nuance de marron caca, avec quelques îlots de guimauve.

Encore une réussite dans la série de romans policier d’une exceptionnelle longueur.

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06/2017 : Une terre d’ombre

(Ron Rash)

zCe livre a remporté le grand prix de littérature policière en 2014, mais il est assez difficile de le considérer comme un roman policier. Certes, il reprend un peu la thématique, d’une manière subtile : dès le prologue, on se doute qu’un crime a été commis. Le reste du roman nous explique comment.

Mais avant d’être un roman policier, c’est un livre d’une pesanteur terrible, dans le bon sens du terme (oui, il y en a un !) : l’atmosphère de ce récit est poignant, sombre, impitoyable. Dès le début, nous sommes plongés dans une faille de l’univers : un petit vallon, entouré de hautes falaises, où le soleil ne pénètre quasiment jamais. Dans ce vallon vivent un frère et une soeur. Lui est revenu de la guerre de 14 (qui n’est pas terminée) avec une main en moins. Elle est marquée par une tache de naissance qui lui donne la réputation de sorcière. Tous deux tentent de faire survivre l’exploitation familiale, quand surgit dans le vallon un flûtiste muet…

La force du livre réside dans son ambiance : à chaque page, on sent la froideur de l’ombre, l’odeur de moisi, l’humus de la terre que ne réchauffe jamais un rayon. On y sent aussi la défiance des habitants de la ville voisine, leur médiocrité, leur fanatisme guerrier. On sent qu’au delà des limites « mortes » des terres de la ferme se trouve la frénésie du monde qui souhaite s’y engouffrer et tout dévorer. Le rythme du récit est lent, mais l’atmosphère est à ce prix… Et quand vient la conclusion, l’explosion n’en est que plus spectaculaire.

Le crime en devient quasiment secondaire : le livre se présente presque comme une explication de l’inexorable. Compte tenu de la situation, les choses devaient forcément se terminer ainsi. La guerre fait rage en Europe, le recrutement des soldats est une affaire de « courage » – et surtout de capacité pour un homme de se regarder en face dans le miroir. L’ignorance des petites villes et la superstition qui en découle achèvent de préparer le terrain du drame. Et l’amour, au milieu de tout ça, ne sera guère plus qu’une petite flamme de bougie dans un brasier…

Un très beau texte, donc, et un roman policier, d’une certaine façon. Pas à la manière d’un thriller, mais tout aussi époustouflant dans sa conclusion révoltante.

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05/2017 : Juste être un homme

(Craig Davidson)

41ik6lm35sl-_sx302_bo1204203200_Voici l’exemple du livre qui commence à se révéler excellent en moitié de volume, après un démarrage qui m’a laissé quelque peu de marbre. En cause, l’impression de déjà vu : le roman s’ouvre sur un chapitre de ces combats, dans une arrière cour de Thaïlande, où les protagonistes savent que tous les coups sont permis. Puis un rapide retour en arrière nous montre le même personnage, avant : commercial, fils à papa dans une entreprise viticole. On se doute bien que l’essentiel du roman sera de nous montrer la trajectoire du point A au point B, et cela ne semble pas nécessairement original de prime abord.

Puis un autre personnage est introduit : Rob, fils de manager de boxeur, neveu d’un de ces athlètes sur le retour qui accepte des combats clandestins et dangereux pour éponger ses dettes de jeux. Rob, entraîné pour devenir un champion, a toutes les caractéristique de la future vedette sportive. Sauf l’ambition.

Le roman prend alors une allure de symphonie où deux thèmes musicaux vont s’alterner et se creuser avant leur inévitable rencontre. Et cette partition se révèle brutale et mélodique, servie par un style incisif, capable de magnifier l’étalage de la sang, de la sueur et de la douleur.

Cette chronique de combattants, qui est aussi la chronique du mal grandir sous la pressions des ambitions de ses parents, va précipiter deux jeunes gens sur des trajectoires de drames. On sait déjà dans le premier chapitre que l’un des deux sera éjecté toujours plus loin, mais l’autre ?

Par une alternance de scènes de combats, d’entraînement et de soins, l’auteur construit un roman brillant, puissant et axé sur des personnages à la psychologie complexe. Bien qu’au final il s’agisse de présenter deux possibilités en partant de la même problématique, la rencontre de ces deux potentiels produit une véritable décharge, dans une scène cathartique superbement maîtrisée.

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04/2017 : Esprit d’hiver

(Laura Kasischke)

518y0rqv22l-_sx307_bo1204203200_C’est toujours ennuyeux de finir un livre et de ne pas trop savoir quoi en penser. Ou plutôt d’avoir des pensées contradictoires qui finissent par fixer le livre dans la catégorie des ouvrages moyens, faute d’une véritable détestation ou d’une adoration sans failles. « Esprit d’hiver » m’a laissé une impression d’ennui, de malaise aussi. Mais également la sensation que le sujet aurait mérité un autre traitement, car le fond est loin d’être mauvais. Je pense que le roman est cependant grandement desservi par sa forme et son style…

C’est noël. Holly Judge se réveille un peu trop tard, et son mari Eric se précipite pour aller chercher les parents à l’aéroport. Seule Tatiana, la fille adoptive du couple, semble déborder d’énergie, une énergie un peu sombre, une fougue d’adolescente à l’humeur changeante. Dans la précipitation, Holly cherche à rattraper le retard, quand un blizzard se lève, coupant la maison familiale du monde extérieur. Holly se retrouve alors rattrapée par ses souvenirs : opérations médicales, souvenirs de cette adoption en Sibérie, souvenirs de l’enfance de Tatiana…

Les trois-cent pages du roman ne couvrent que quatre heures, et parfois, entre deux lignes de dialogues s’intercalent deux paragraphes de souvenirs. Les thématiques sont répétées : à chaque fois, le souvenir devient un peu plus profond, un peu plus obsédant. A chaque fois, la noirceur resurgit, alors que dehors tout est blanc, lumineux, blafard.

Pour tout dire, j’ai parfois pensé à une histoire à la Stephen King. Le roman en a l’ambiance malsaine, l’horreur qui semble toujours à deux doigts de surgir, mais est en général contenue dans certains détails. Sauf que là où King aurait créé un environnement comme un piège pour accrocher le lecteur, Laura Kasischke sombre parfois dans l’ennui, tant la structure semble quelque peu artificielle pour ne livrer les informations qu’au compte goutte.

Car bien sûr, dès le premier tiers du livre, on se doute que quelque chose cloche : Holly manifeste de plus en plus de signes de dérangements. Par moments, on frôle une caricature misogyne hystérico-psychotique. Le personnage n’attire guère la sympathie. Quand à Tatiana, cette adolescente semble toujours moins constante. Là encore, on se doute qu’il ne s’agit pas d’une erreur. A force, le lecteur reconstitue les faits, mais avance dans le récit comme on trace son chemin dans des congères : un peu péniblement. Quand arrive la conclusion, elle évoque plutôt une délivrance que le choc escompté.

Ignorant s’il s’agit d’un problème inhérent au style ou à la traduction, je me garderai de juger trop méchamment le livre. C’était intéressant malgré tout, et heureusement ne compte que 300 pages. Seulement, j’ai la sensation qu’une approche moins geignarde, plus axée sur le décor que sur les personnages aurait été plus efficace pour mettre en scène une histoire au fond plutôt bonne. La technique narrative semble ici desservir le récit, même si l’intention est transparente et positive.

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03/2017 : Funny Girl

(Nick Hornby)

5173rgp3nkl-_sx303_bo1204203200_Hornby est un auteur que j’ai toujours apprécié, sans pour autant qu’il ne rentre dans mes auteurs favoris. Et pourtant, j’y reviens toujours : en cause, ses histoires gentilles, sans être niaises. Mais aussi son regard pétillant et émouvant, décrivant avec justesse les petits drames de la vie.

Dans « Funny Girl », l’auteur, qui a déjà plusieurs fois évoqué dans ses romans les aspects les plus « pop » de la culture britannique explore le monde des séries télévisées des années 60, et plus particulièrement des comédies de type sitcom, à l’aube de la révolution des moeurs des années 70. Dans ce roman, il suit l’ascension de Barbara , une jeune femme qui se morfond dans son Blackmoor provincial et qui rêve de faire rire comme Lucille Ball. Son parcours et sa personnalité l’amèneront à disposer très rapidement de sa propre série, écrite par un duo de scénaristes efficace. La série connaîtra un succès immense avant de voir ses audiences chuter, tandis que le petit monde autour de la série (acteurs, producteurs, scénaristes) connaîtra des évolutions qui n’auront de cesse d’influer sur le contenu du show.

C’est dans cette dernière idée que se niche le génie narratif : en faisant constamment l’aller-retour entre le spectacle et la « vraie vie », Hornby parvient à rendre tous les personnages attachants et originaux, tout en les ancrant dans une réalité dont les images sautent à la figure du lecteur quand il se rappelle certaines photographies ou images d’archives. Le fait que le roman soit parfois coupé par un document d’époque renforce cette interconnexion qui rend toute l’histoire parfaitement crédible.

La partie finale, qui nous transporte brutalement à notre époque, est un autre moment de bravoure, un de ceux qui jettent une lumière nouvelle sur tout ce qui précède. Elle est, comme le reste du livre, douce et amère, mais nous amène indirectement à une certaine bienveillance universelle, tandis que nous éprouvons, une dernière fois avant de les quitter, une sorte d’amour pour les personnages, même les plus ronchons. Il n’y a personne à détester dans ce livre, pas de « méchant ». Simplement des êtres humains ayant vécu des choses.

A la manière d’un regard derrière le rideau, le lecteur est invité à suivre ces histoires banales, finalement : mariages, infidélités, ambitions, déceptions, recherche de son identité, etc. Et si Hornby démontre que le rôle du divertissement populaire est aussi de fournir un exutoire à ces tortures, en magnifiant chaque détail jusqu’à l’outrance, en cherchant le comique dans le tragique, en condensant le tragique en quelques secondes, il propose également le même genre d’expériences sous forme d’un livre…  La morale, il faut la chercher indirectement dans la dernière page du livre : « (…) drôle et triste – comme la vie », et c’est également une phrase que je pourrais appliquer à l’oeuvre de Nick Hornby, qui me semble, pour ce que je retire de ses livres, un homme d’une grande bonté.

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